On distingue plusieurs groupes, parmi ces Polonais du camp
de Judes, en fonction de la date et du lieu de leur arrestation : leur histoire individuelle rejoint la grande Histoire. Des premiers arrivés, le
6 avril 1941, au nombre de huit, nous connaissons l'histoire par le témoignage d'un
survivant,
Jean Rollinger :
" le yacht "
La Bouline " quittait clandestinement le port de Marseille dans la nuit du 5 au 6 octobre 1940,
emmenant à son bord 22 passagers, dont nous-mêmes, les huit personnes de la
photo.
"
La Bouline " fut arraisonnée par le dragueur de mines "
Cap Noir "
le 8 octobre 1940 au large de la Couronne, et contraint après trois semonces - par coups de canon - à rejoindre la côte Française
à Port-de-Bouc, le 9 octobre 1940. Après trois mois de séjour à la maison d'arrêt d'Aix-en-Provence et le procès
des 2 et 3 janvier 1941, nous étions condamnés à la confiscation de capitaux (pour ma part : 435.05 F. ! ). Puis nous étions
transférés au camp du Vernet dans l'Ariège jusqu'à fin avril, et ensuite transférés au camp de Septfonds ".
(4)
En provenance également du camp de
Vernet (
camp
disciplinaire, rappelons-le ) cinq autres Polonais, dont Roman Ciemior, que j'ai eu l'insigne privilège de rencontrer trois ans avant sa mort.
Il m'a raconté, en compagnie de Wladyslaw Sadowski, un " ancien " de Norvège comme lui (Roman Ciemior avait 19 ans en 1941 ! ) il
se dirigeait vers la frontière espagnole, comment ils ont été arrêtés par des douaniers entre Tarascon-sur-Ariège
et Auzat, emprisonnés à Foix pendant trois mois, jugés en mars 1941 et condamnés à trois mois de prison. La peine étant
purgée, ils se retrouvent, non pas libre, mais assignés au camp de Judes, où ils sont conduits menottes aux poignets, sous escorte
de gendarmerie ; c'est à pied qui leur faut parcourir les 7 kilomètres qui séparent la dernière gare, Caussade, du camp.
Roman
Ciemior pesait
49 kilos au sortir de la prison…
Du dernier groupe, arrivé en mai 1941, nous ne connaissons
l'odyssée que par les archives départementales : il s'agit de huit Polonais qui avaient réussi à gagner la Tunisie, en furent
expulsés par la commission d'armistice italienne, ramenés à Marseille, et de là à Septfonds.
( L'oratoire actuellement, de bois et d'ardoise.)
voir l'album
Deux interventions furent sans doute décisives : celle du directeur de la Croix-Rouge Polonaise
à Toulouse, M. Wojdat, et celle de Rosa Bailly, fondatrice de l'association des Amis de Pologne en 1919, réfugiée en juin 1940 à
Toulouse, d'où elle visita les camps du Vernet et de Septfonds. Le 29 juillet 1941, les Polonais du camp de Judes savaient donc qu'ils échapperaient
au régime répressif de Vichy, qu'ils recevraient le "
bâton de pèlerin " et "
reprendraient le chemin séculaire du pèlerinage polonais ". La " Kapliczka " à
l'effigie de Notre-Dame de Czestochowa, "
Reine de Pologne ", apparaît ainsi à la fois comme
une action de grâce et comme une prière.
Il est plus difficile de savoir ce qu'il advint d'eux par la suite. L'un se fit prêtre,
un autre se suicida. Plusieurs gagnèrent la Grande-Bretagne : Wladyslaw Schöffer, lieutenant de l'Armée de l'Air, fut tué lors
d'un raid sur l'Allemagne. Beaucoup survécurent à la guerre : les frères Antoni et Andrzej Chciuk s'installèrent en Australie,
le second devenant un écrivain de renom ; le colonel Zdzislaw Lubicz-Szydlowski, docteur en philosophie, mourut à Toronto en 1973 ; d'autres
revinrent vivre en France.
Semblables aux " oiseaux voyageurs " (" Lous aouzels bouyatjurs
") célébrés un siècle plus tôt par le poète agenais Jasmin, ces vingt hommes et cette femme ne sont restés
que peu de temps au camp de Judes. Mais assez pour laisser un témoignage de leur foi inébranlable dans cette liberté qui est toujours
à reconquérir.
janvier 2004
(Avril 1999)
Nicole Roger-Taillade